Christian de Perthuis

Professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine - PSL

Fondateur de la Chaire Économie du Climat

Dans la lutte contre le réchauffement climatique, la réduction des rejets de CO2 dans l’atmosphère est primordiale. Mais avons-nous porté une attention suffisante aux émissions de méthane ?

L’accroissement du stock de méthane dans l’atmosphère est le second facteur du réchauffement climatique. Les informations récentes sur ce stock inquiètent : « Depuis le début des mesures systématiques, il y a près de 40 ans, jamais la progression annuelle des concentrations de méthane n’a été aussi forte qu’en 2021 » alerte le dernier bulletin de l’Organisation Météorologique Mondial. En 2021, le stock de méthane dans l’atmosphère est en hausse de 162 % relativement à son niveau préindustriel quand celui du CO2 a augmenté de 49%. Que se passe-t-il ?

Pas d’accélération des émissions

Les émissions de méthane ont deux origines principales : l’agriculture et la gestion des déchets organiques comptent pour environ deux-tiers ; les fuites de méthane lors de l’extraction et le transport du gaz et dans les mines de charbon, pour le reste.

Le méthane agricole provient de l’élevage des ruminants et de la riziculture lorsqu’elle est pratiquée par inondation de la rizière pour accroître les rendements. Réduire ces émissions n’est pas facile. L’inondation est une technique bien plus facile pour les paysans que les alternatives consistant à doser l’irrigation en fonction des besoins de chaque plant de riz. Pour les ruminants, on ne peut pas changer l’appareil digestif des animaux. On peut jouer sur leur alimentation pour réduire l’empreinte méthane des élevages, par exemple en incorporant du lin dans leur ration. Mais ces techniques sont peu diffusées et les gains sur les émissions limités.

Le 6e rapport du GIEC estime que les émissions de méthane d’origine agricole ont progressé d’environ 5% durant la décennie 2010. En 2020 et en 2021, elles ont été peu affectées par les confinements induits par le COVID. Elles n’ont ni accéléré, ni décéléré.  

Les rejets des industries du gaz et du charbon sont estimés à 3 Gt d’équivalent CO2 en 2021. Certaines observations par satellite laissent penser qu’elles sont sous-estimées. Contrairement aux émissions de CO2 résultant de la combustion d’énergie, ces émissions se perdent dans l’atmosphère sans avoir fourni le moindre service énergétique à la société.

Sur la décennie 2010, ces émissions ont augmenté au même rythme que celles du CO2 d’origine fossile. Elles ont reculé en 2020 avec les confinements pour retrouver en 2021 leur niveau d’avant le COVID. Rien, ici encore, qui permette d’expliquer l’envolée du stock de méthane à partir de 2020.

Les deux causes de l’accélération du stock

Si le débordement récent du stock de méthane ne s’explique pas par les émissions, il faut rechercher ses causes ailleurs. Une équipe de chercheurs a creusé la question pour l’année 2020.

Le méthane est produit par fermentation anaérobique (sans oxygène). Quand il se forme par inondation de la rizière, le rejet est considéré comme anthropique. Mais il est également rejeté par l’étang qui est depuis toujours au fond de votre jardin et dans toutes les zones humides. Ces rejets sont alors naturels. Pour rattacher le flux au stock, il faut également tenir compte de ces rejets naturels. D’après les chercheurs, la moitié de la croissance du stock peut être attribuée à ces émissions naturelles. Il s’agit d’une rétroaction climatique : le réchauffement moyen accroit la capacité de fermentation de certaines zones humides et donc leur production de méthane.

Moins d’oxydes d’azote rejetés pendant les confinements, c’est donc plus de méthane qui va y subsister.

Un second mécanisme a joué en 2020. Les confinements mis en place pour limiter les dégâts du COVID ont éclairci le ciels en réduisant massivement les polluants locaux. Parmi ces polluants figurent les oxydes d’azote (NOx) qui sortent de votre pot d’échappement ou de votre chaudière au fioul. Une fois dans l’atmosphère, ces NOx ont la propriété de détruire le méthane. Moins d’oxydes d’azote rejetés pendant les confinements, c’est donc plus de méthane qui va y subsister.

Il est encore trop tôt pour avoir une explication scientifique de la nouvelle poussée du stock de méthane en 2021. L’impact propre aux émissions d’oxydes d’azote a sans doute reculé avec des confinements moins sévères. Si c’est le cas, il est à craindre que la rétroaction climatique accentue les rejets naturels. Une très mauvaise nouvelle pour le climat.

Comment faire face ?

Le méthane exerce un pouvoir de réchauffement de 28 à 30 fois supérieur à celui du CO2 sur 100 ans. Sur 20 ans, c’est un facteur 80 qu’il faut utiliser. Le méthane ne séjourne en effet en moyenne que 12 ans dans l’atmosphère. Les réductions d’émission ont donc un impact bien plus rapide sur le stock que dans le cas du CO2. La seule réponse possible à l’accélération du stock est de passer à une vitesse supérieure dans les réductions d’émission.

C’est l’objet de la Global Methane Pledge, lancée à la COP de Glasgow en 2021. Cette coalition fait suite à une autre initiative portée par des compagnies pétrolières qui n’a guère eu d’impact. Pour mordre rapidement sur le stock de méthane deux types d’actions devraient être engagées.

Concernant les émissions des secteurs gaziers et charbonniers, il faut employer les grands moyens. Rien ne justifie ces rejets qui, dans le cas du charbon, ont un coût humain très élevé quand le méthane explose dans la mine. Les entreprises de ces secteurs ne payent pas le coût des dommages climatiques du méthane qui se perd dans l’atmosphère. Elles doivent vite être contraintes par des régulations, soit par voie réglementaire, soit, plus efficace, par une tarification dissuasive.

Viser des émissions zéro dans l’agriculture est une autre paire de manches. C’est même irréaliste. Dans le cas du riz, la céréale la plus importante pour la sécurité alimentaire mondiale, les changements des modes de production pour éliminer les rejets ne doivent pas prendre le risque d’une baisse de rendement. Pour l’élevage des ruminants, les techniques d’alimentation des cheptels ne peuvent jouer qu’un rôle limité. Pour suffisamment mordre sur les émissions, il faudra aussi agir sur la demande en limitant la place de la viande rouge et du lait dans les régimes alimentaires.

Les autres articles de Christian de Perthuis

Commentaire

Philippe Cattelain

Intéressant... et le permafrost qui relâche le Methane captif ?

charly

Cette publication me pose une interrogation à laquelle je remercie de répondre.
Des millions de foyers en zone rurale n'étant pas raccordés à un égout, les WC s'évacuaient dans une fosse septique. En sortie le sous sol traitait les eaux rejetées.
Jamais aucune étude n'a prouvé que ce système d'épuration naturelle (pouvoir épurateur du sol) était source de pollution des sols. Cependant tous ont dû faire installer à grands frais un nouveau système dit "fosse toutes eaux" qui, toutes, évacuent une énorme quantité de gaz (méthane ?) tellement importante que l'embout du tuyau doit" être situé au faitage du toit" pour que les gaz soient plus surement évacués.
5 millions de foyers concernés qui ne rejetaient rien dans l'atmosphère. Au prétexte d'une pollution de sol jamais prouvé, je le répète, on crée une énorme pollution de l'air. Un progrès écologique ou une arnaque dont profitent les fabricant des systèmes imposés et, grâces aux taxes et redevances diverses dont les SPANC (service publique d'assainissement non collectif), les administrations locales et l'État ?
En bref, quelle est la pollution de l'air qu'on peut attribuer à ce système ? Un peu, beaucoup, pas du tout ?

b

Cet article a le mérite d'alerter sur les danger du méthane mais l'analyse reste partielle:
"Le méthane exerce un pouvoir de réchauffement de 28 à 30 fois supérieur à celui du CO2 sur 100 ans. Sur 20 ans, c’est un facteur 80 qu’il faut utiliser." . La durée de vie dans l'atmosphère du méthane n'est pas supérieure à 20 ans. Il n'y a donc aucune raison d'utiliser PRG=28 par exemple pour comptabiliser les emissions de GES en 2022. Si on utilise PRG=80, les émissions de GES par exemple depuis 2008
n'ont cessé de croitre, et dont nettement supérieures aux résultats annoncés:
http://methanolenergy.org/fr/node/2

Rémy L.

Le rôle du permafrost est très probablement une explication partielle voire majeure de cette hausse. Cette boucle de rétroaction est connue depuis longtemps comme un risque majeur pour le réchauffement. Or, les témoignages récents en Sibérie et au Canada sont édifiants quant à la matérialisation de ce phénomène de fonte du permafrost et d'émission de méthane associée.

Ajouter un commentaire

Image CAPTCHA
Saisir les caractères affichés dans l'image.

Sur le même sujet